Le recours à des leviers émotionnels permet de rétablir le lien social chez les sujets âgés en déclin cognitif. L’évocation du souvenir redonne accès au champ lexical et mnésique et à une identité gratifiante. Des outils thérapeutiques utilisables par tous les aidants, naturels ou professionnels, permettent d’apporter une stimulation cognitive au delà du seul champ conversationnel.

Deux sentiments s’opposent et s’intriquent dans le discours de la plupart des sujets âgés: l’évocation d’une « splendeur passée » et la conviction d’une inutilité sociale. Ces deux sentiments, bien qu’ils découlent l’un de l’autre de façon implicite, sont en général évoqués par les intéressés, de façon dissociée.
Leur rapprochement par l’aidant au cours de la conversation, facilite le passage de l’implicite à l’explicite et peut ainsi constituer un levier puissant dans la revalorisation de l’image de soi: L’inutile replié sur lui-même devient rapidement un « transmetteur ».

On ne déniera certes pas à l’ancien que sa vie passée, même si elle pouvait être dure, était plus valorisante et occasion de plus de réjouissance que sa situation présente d’inactif, parfois confiné par une impotence liée à l’âge et la rupture du lien social. En revanche, susciter ou relancer la confidence de ce « passé glorieux» va transformer la pensée péjorative initiale en un récit valorisant propre à réparer l’identité perdue. Les jeunes sont très naturellement désignés pour être un catalyseur du réveil de cette capacité de passeur trans-générationnel qui sommeille en chaque ancien.

Lorsqu’on est en situation d’aidant, sans condition d’âge, exploiter cette aptitude persistante à se raconter, est essentiel pour revitaliser le discours, donc le champ lexical et les émotions. On provoque la réminiscence qui établit en outre, naturellement des comparaisons au présent référent, stimulant ainsi le recours à la mémoire récente.
L’évocation de la vie d’autrefois ne se contente pas d’être un récit de conteur. C’est aussi pour le conteur, l’occasion de se mettre en scène, d’enjoliver au besoin la réalité et de reconquérir ainsi une identité valorisante, avant même la gratification secondaire d’être celui ou celle qui témoigne d’un fragment d’Histoire.

Comme j’aime à le rappeler lorsque j’évoque la relation à l’autre âgé, pour être efficace, cette démarche d’auditeur actif impose une disposition à « l’attention sincère et respectueuse», par opposition à ce que seraient une écoute distraite ou une attitude purement technique. Tous ceux qui partagent une longue expérience gériatrique en seront d’accord; les patients âgés et très âgés sont particulièrement sensibles à la qualité de l’écoute et à l’empathie qui s’en dégage.
A côté de cette nécessité d’empathie, une autre difficulté à rétablir le lien, réside dans l’opposition initiale à sortir de l’isolement mutique, les personnes murées depuis longtemps en marge de la société par l’isolement à domicile ou le repli en institution. Le problème est identique auprès des sujets atteints de déficit cognitif ou dépressifs (voire les deux…).

Tout le monde ne dispose pas d’une formation adéquate ou d’une longue expérience. Pourtant, l’abord empathique est à la portée de tous. Cet effort est plus difficile sans doute aux aidants naturels ou institutionnels de sujets déments, épuisés par le fardeau des tâches ou le nombre des patients, qu’aux aidants salariés en charge d’un seul patient à domicile. Pour parvenir au delà de la fonction d’aide, il s’avère souvent nécessaire de recourir à des outils déclencheurs, à des supports de l’évocation, photographiques et sonores surtout, sous des formes documentaires ou ludiques, pour faire tomber le mur du silence. Rien n’est plus instantané que le sursaut émotionnel suscité pas l’écoute de quelques mesures d’une chanson ou d’une musique qui a accompagné la jeunesse ou la maturité et qui constitue une réminiscence en soi, mais surtout un souvenir puissamment contextualisé.

L’emploi de ces outils, d’autant qu’ils sont plus élaborés pour solliciter des fonctions cognitives variées, peut trouver ses limites dans les différences socio-culturelles qui existent parfois entre aidants et aidé. Ce sera alors toujours à l’aidant, plus capable d’apprentissage, de faire le chemin qui pourrait le séparer de son protégé.
Pour être largement diffusés et appréciés, de tels matériels élaborés ne doivent nécessiter à leur utilisateur, patient ou aidant, qu’un bref apprentissage « sur le tas », pour être déjà performants. Certains aidants de patients déficitaires pourront préférer suivre une formation de base, toujours utile, pour être éclairés sur l’abord, les difficultés et les spécificités émotionnelles des personnes souffrant de troubles cognitifs. Les matériels mis à leur disposition prendront alors valeur de véritables outils thérapeutiques élargissant leur action auprès du sujet âgé, bien au-delà du champ conversationnel.

Docteur Arnaud LAMAZÈRE, gériatre.

 

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